Lette à un débutant
"La photographie, ce n'est pas difficile et ça te fera rencontrer du monde."
Voilà la première phrase que j'ai entendue dans les années 50 des lèvres d'un journaliste de Paris Match. Il est vrai que lorsque je regarde en arrière, l'éventail des gens que j'ai connus grâce à mes appareils photo est large. Des musiciens, des acteurs, des artistes, des politiques, des financiers et même des anonymes, mon carnet d'adresses est éclectique, car il faut savoir que si tout le monde déteste se faire photographier, rares sont ceux qui refusent…
Certains critiques vous décriront avec profusion de détails les intentions philosophiques, les justifications morales, voire les messages poétiques cachés derrière des images. Ne comptez pas sur moi pour vous infliger ce genre de pensum. Une photo digne de ce nom ne réclame pas d'explication, elle est bonne ou elle ne l'est pas. Je ne peux vous dire de la photographie que ce que j'en sais, à savoir suffisamment pour avoir pu en vivre.
Dans la vie de tout photographe il y a un impératif, lequel est valable pour la plupart des métiers dits artistiques : Avoir du talent et travailler beaucoup ne
suffit pas, il faut en plus avoir de la chance. Cette injustice est à la base de pas mal de carrières, j'en suis moi-même un exemple flagrant. Ma première chance
fut d'être engagé comme assistant par Daniel Filipacchi du temps où il était photographe. Il m'a donné les clés de ce métier et 99% des photos que j’ai pu faire pendant les années 1960 à 2000 ont été faites grâce à lui pour ses journaux.
Dans ma spécialité, pour être considéré comme un bon photographe, il faut réunir deux conditions indispensables : D'abord il faut avoir le rendez-vous. Toute ma vie, j'ai eu la chance de rencontrer des gens d'accord pour que je les photographie. Je ne suis pas assez fou pour oublier que cette gentillesse à mon égard venait du fait que je représentais un journal.
Ensuite, une photo doit être publiée. Car la chose est injuste, vous n'imaginez pas la différence entre une image qui traîne sur votre bureau et la même en double page dans un journal. Pour finir, le seul conseil que je me permettrai de vous donner : Soyez rapide. Rien n'est pire qu'un photographe lent. Pour ça la solution est simple, il suffit de savoir ce que l'on veut faire avant. Je parle bien sûr des portraits, des images de mode ou des photos mises en scène. Ceci n'est pas valable pour le reportage, lequel demande un courage que je n'ai pas. Ceux qui sont capables de partir à l'autre bout du monde dans des pays hostiles dans le seul but de rapporter des témoignages de l'époque ont toute mon admiration. Moi je ne sais rien faire d'autre que du spectacle, c'est à dire l'art de savoir mentir pour dire la vérité.»